Les corps qui se trouvent allongés sur ma table ne me mettent jamais mal à l’aise. Les pieds et leurs déformations en tous genres, les varices et les cicatrices ne sont que des indices qui m’aident à travailler. Même les poils peuvent me donner des indications sur les postures que les corps ont répété jours après jours, décennies après décennies.
Mais aujourd’hui, avant même de poser mes mains sur ce corps, après avoir rencontré cette nouvelle cliente, il y a un petit quelque chose dans l’air que je ne peux pas définir. Je me sens off…
Ma cliente, l’épouse d’un de mes clients de longue date semble tout à fait avenante, un brin réservée, mais rien d’inhabituel. Je la vois pour la première fois en cet après-midi d’été.
Elle est allongée sur le dos. Je pose mes mains sur ses épaules, ses clavicules, une façon non-invasive de dire bonjour et d’établir un premier contact. Puis je glisse mes mains lentement et doucement sous son occiput. Et là, comme si le DJ avait tourné le volume au maximum ; ça grésille ! Un crépitement presque parasitaire qui me fait me tourner instinctivement la tête vers mon enceinte.
Il y a cet occiput complètement figé, et tout ces tissus qui grésillent… Un vacarme de vie à l’état sauvage.
Je pose mon regard sur sa cage thoracique pour me caler sur sa respiration, et là, rien. Absolument rien ne bouge. Une inquiétude soudaine m’envahit. Que se passe-t-il ?
Je me ressaisis, lui pose une ou deux questions, auxquelles elle me répond sans s’étaler.
Je me recentre et reprends le cours de cette session, toujours avec ce grésillement dans les oreilles… Un son aigu et pointu qui me retranche dans les recoins les plus reculés de mon espace mentale.
Quelle étrange sensation ! Je suis pour la première fois mal à l’aise face à un corps.
Je me sens presque démunie. Je me demande comment être support bienveillant…
J’aimerais lui tenir la tête et attendre immanquablement que son système nerveux pause et se relâche, et qu’elle puisse connaitre ce précieux instant d’éternité et toutes les promesses qu’il porte en lui.
Les grésillements continuent toujours très haut dans les décibels… Je me sens perplexe, en terre inconnue…
Puis vient ce bras gauche. Jamais, je n’ai senti de tissus comme ceux-là… Ce bras me semble complètement figé, comme resté suspendu dans le temps d’un instant très sombre, presque hostile.
La session se termine. Ma cliente me remercie en me disant que c’était vraiment relaxant, que c’était exactement ce dont elle avait besoin. Je lui souris tout en restant sceptique. Nous vivons tous dans des réalités différentes…
Des semaines plus tard, j’apprendrai par son mari (sans avoir posé de question… Je prends la confidentialité client-thérapeute très au sérieux) que sa femme a vécu par le passé des choses à peines formulables. Des choses qui ne semblent exister que dans les séries sordides et qui font questionner les potentiels horrifiques de l’humanité.
Je comprends maintenant ces grésillements… Les tissus vivent parfois dans le passé, ils restent paralysés dans les événements traumatiques que la vie a « offerts ».
Depuis cette première session, j’ai revu ma cliente régulièrement. Nous n’échangeons (verbalement) que très peu ; mais je converse avec son être, je lui murmure des histoires d’Amour, de possibilités nouvelles et de changements.
Les grésillements se sont tus, la vie présente semble avoir repris le dessus.
Cette femme m’a offert une grande leçon : la résilience toujours fleurit, même sur les terrains abimés, car la vie veut vivre.