Je travaille plutôt en journée, j’aime exercer dans la lumière naturelle. Mais là, il fait grand nuit dehors et tout est sombre dans mon studio. Seule la lumière des bougies vient baigner ce petit espace.
Je rentre, et je sais, je sens instinctivement que ça va être une bonne session.
Cette cliente, je la connais et elle sait très bien se deposer. La relache, n’est pas chose facile. La plupart de mes clients ne savent pas. Comme s’ils n’avaient jamais appris… Il faut donc alors apprivoiser, avant même de commencer a travailler.
Je commence par poser mes mains sur ses pieds, puis ses jambes ; je suis sa topographie en remontant vers le Nord. Passé les monts vallonnés et a peine arrivée à son dos que cette image de cactus dans ce pot de couleur orange métallique me vient aux yeux. S’en suit quarante minutes au cours desquelles je me sens devenir de plus en plus agacée car je n’arrive plus à me concentrer. Cette image vient et revient et ne veut pas me quitter : ce pot et ces trois cactus se font insistants !
Pendant mon entretien pré-session, ma cliente a mentionnée que son papa s’en est allé il y a de cela quelques mois. Je me demande alors…
J’aimerais lui demander… mais je n’ose pas…
Ces cactus continuent leur harcèlement. Cactus ! Cactus ! Cactus ! Alors, lorsque je lui demande de se tourner, je me lance :
« Et ton papa, il aimait jardiner ? »
« Non, pas du tout, papa n’a jamais aimé le jardinage. Il aimait courir ! Ça c’était son truc… ».
J’ai ouvert les portes…. S’en suivra des histoires de marathons, de montagne et de transmission d’amour pour la course à pied… Puis une histoire de la maladie qui affaiblit à petit feux et qui au final emporte tout sur son passage. Des histoires d’ehpad, des histoires intimes de famille. Rien sur les cactus.
« Pourquoi tu me demandes ? »
« Du moment où j’ai posé mes mains sur toi, je vois… Des cactus ! Des pots remplis de cactus. Et pas qu’un seul ! »
En une seconde, elle se raidit, se retrouve sans voix ; ses yeux se remplissent d’un océan de larmes. Apres quelques secondes, et quand elle arrive à parler, elle me dit : « Papa avait un pot en cuivre avec ses cactus à l’intérieur. Il les adorait, c’était la seule chose que ma mère lui laissait avoir à la maison ».
Les valves sont ouvertes… Elle s’assieds tant bien que mal en essayant de se couvrir avec le drap. Même en pleine détresse, la pudeur l’emporte.
Avec ma main posée sur sa jambe, j’essaie de toucher les cordes sensibles de son âme pour lui faire sentir que, dans ce désert très fréquenté qu’est la vie, nous ne sommes réellement jamais seul.
De grosses larmes, des tremblements dans la voix. Des mouchoirs, ma main sur sa jambe et d’autres histoires…
Des histoires d’absence de larme pendant l’enterrement, des histoires de deuil ; des histoires tellement humaines.
A croire qu’il fallait que mes mains voient ces cactus, pour que les pleurs trouvent leur chemin et que le lien soit ressenti une nouvelle fois.