J’aime travailler sur les femmes mûres. J’aime leur présence, leurs corps et leur façon de me regarder droit dans les yeux quand elles me parlent. J’aime poser mes mains sur elles, leur faire sentir qu’elles existent, qu’elles sont belles et que je peux les aider à prendre soin d’elles. J’aime leurs corps et la façon dont leur peau fine sans trop de répondant mais tellement d’histoires, se dépose dans mes mains. J’aime à penser que je peux leur faire comprendre, avec l’aide de mon touché, que le manque de collagène n’est en rien un frein à mon respect et mon admiration pour leur corps ; pour leur être tout entier.
Alors, lorsque cette dame d’un certain âge que j’avais rencontrée dans mon club de sport a pris rendez-vous avec moi, je suis aux anges ! Ça me met du baume à l’âme de travailler sur ma clientèle préférée !
Bien entendu, le jour J, elle arrive en avance. Nous avons le temps de discuter, je lui explique en détails ma façon de travailler et elle me raconte le bel historique des aventures de son corps.
Je travaille ensuite avec elle pendant une heure. Heure pendant laquelle, un grand chien de couleur sombre, balle jaune à la bouche fait son apparition sur mon écran mentale. Qu’il est drôle, ce chien, avec sa balle et sa queue qu’il n’arrête pas de battre de droite à gauche. J’ai le sourire aux lèvres. Il semble tellement heureux !
Il n’est pas là pour moi, ce chien, je le sais bien. Mais il semble tellement heureux, tellement serein que je me sens bien avec lui. Je ne veux même plus qu’il parte et, pour mon plus grand plaisir, il reste presque pendant toute la session !
Ce jour-là, j’ai décidé de ne rien faire de cette information… Je ne voulais pas faire fuir une cliente régulière potentielle. Parfois, la question de parler de ces expériences sensorielles ne se pose pas, parfois elle est une évidence…
Seulement voilà, lors de la session suivante, ce chien est revenu ! Toujours la queue battante et cette balle jaune en bouche ! Toujours aussi heureux ! Alors, pour lui, je me suis sentie obligée…
J’ai donc pris mon courage à deux mains et, la session terminée, ai demandé à ma cliente si elle avait eu un chien noir par le passé ? « Non pas de chien noir, m’a-telle répondu. Je n’en ai jamais eu. Je suis plutôt chat ». Et comme j’étais prête à oublier ce curieux épisode, elle se reprit soudain : « Enfin… il y a bien eu un chien quand j’étais petite, mais c’était une de ces histoires traumatisantes d’enfance… ».
Mes yeux se sont ouverts grands, il me fallait plus de détails… Elle poursuivit donc :
« Petite fille, j’avais un Berger Allemand, très attaché à moi, qui, avec le temps, était devenu trop possessif, presque agressif avec les autres membres de ma famille. Un jour, au retour de l’école, mon père avait donné mon chien sans me prévenir. Je ne l’ai jamais revu… » Sa voix s’est serrée, ses yeux brillaient… « Je n’ai pas parlé à mon père pendant un an, et après ça, j’ai fait le choix de n’avoir que des chats… A ce jour, mon père s’en veut encore : une des pires erreurs de sa vie… ».
Après avoir marqué une pause, elle me demanda pourquoi lui avoir parlé de ce chien. Face à ce pourquoi je me sens toujours en peu sur la retenu ; je ne sais jamais comment les gens vont réagir. Et puis, en toute honnêteté, je ne suis jamais sûre de moi, parfois je doute de ma propre santé mentale. Comment est-ce possible ? Suis-je folle ? Est-ce que je vois bien ce chien ? Si oui, pourquoi ? Vais-je perdre un/une client (e) si je parle de tout cela ? …
Alors quand ma cliente me regarde avec de grands yeux, et me dit que : « C’est Sam ! MON Berger Allemand qui avait toujours sa balle de tennis à la bouche » je me sens un peu validée dans cette expérience sensorielle… Nous échangeons sur Sam quelques minutes, puis l’heure de mon prochain rendez-vous sonne.
Elle part le sourire aux lèvres, et me disant d’un air épaté, que j’ai vraiment beaucoup d’intuition. Je la regarde simplement soulagée en me disant en moi-même, que peut-être l’internement en asile n’est pas pour aujourd’hui…