

L’odeur d’un parfum qui flotte dans l’air.
Ici, aux États-Unis — du moins dans mon petit coin — les gens ne se parfument pas autant qu’en France. Le parfum ne reste pas suspendu dans l’air après une bise, un hug, un passage dans un couloir. On entre dans un bureau sans y être accueilli par une empreinte olfactive. Imaginez un monde presque sans parfums. Un désert des sens.
Oui, vous l’avez compris : les odeurs de parfum me manquent.
Ce sont des petites choses qui manquent sans fracas, mais avec insistance. J’aime les parfums. Lorsqu’on en porte, on laisse une trace, un souffle, une empreinte presque invisible, mais bien réelle. Un peu de soi qui reste dans l’espace, accroché aux murs, aux textiles, aux souvenirs.
Ce qui me manque le plus ? Me balader dans les rues et deviner les gens au parfum qu’ils laissent derrière eux. Sentir leur passage, leur essence, le mystère ou le souvenir qu’ils transportent quelques secondes encore. Il y a les parfums « femme fatale », puissants, affirmés. Il y a ceux plus discrets, presque timides, mais qui marquent durablement — en légèreté, en subtilité. Les parfums d’été, les parfums « élégants », les parfums enivrants qui vous arrachent à l’instant.
On s’y revoit. Assis dans un bus ou un métro, l’esprit ailleurs, plongé dans un livre… Puis soudain, ce parfum interrompt le temps. On relève les yeux. Est-ce elle ? Est-ce lui ? Ou simplement l’envie de connaître le visage derrière cette fragrance.
Il y a ces parfums au coin d’une rue, qui nous font instinctivement nous retourner. Un parfum qui réactive la mémoire, fait ressurgir le souvenir d’un beau brun aux yeux félins, aimé il y a des années. On était une autre personne alors — mais certaines odeurs, elles, ne changent jamais. Toujours prêtes à surgir de leur coin caché.
Il y a aussi le parfum de Tante Simone. Une femme de goût. Sa peau lisse, épargnée par le temps ; ses perles aux oreilles, ses cheveux « blond platine », ses yeux bleus toujours maquillés. Son parfum, c’était celui de la féminité mûre et raffinée.
Et puis celui de ma mère. Celui qui flottait dans la salle de bain après qu’elle se soit préparée. Cette odeur qui restait dans la voiture — celle qu’on lui empruntait en cachette, juste pour aller voir nos amis.
Je me souviens aussi de mon père, qui, après la mort de sa maman, continuait à acheter son parfum à la violette. Pour la faire revenir, par effluve… L’odorat, ce pont invisible entre le présent et le passé.
Les parfums sont bien plus que de simples odeurs. Ce sont des idées, des promesses. Parfois un fantasme que l’on emprunte pour quelques heures. Un élan de confiance, une aura qu’on s’invente. Une surprise. Une évocation. Qui ne s’est jamais senti revigoré, ensorcelé, presque transformé par un simple pschitt ? Un concentré de présence, de sensualité, de fraîcheur. Une capsule de passé ou de futur — tout en potentiel.
C’est pour cela que les parfums me manquent. Parce qu’ici, dans les espaces publics, il n’y a rien qui égale ces feux d’artifice olfactifs que l’on peut croiser dans les rues françaises.