Les portes s’ouvrent, et l’on pénètre dans cet endroit enchanté, temple du quotidien, qui ravit aussitôt le regard et envoûte l’odorat. Plus tard viendra l’extase du goût ; pour l’instant, ce sont les yeux qui se régalent. Ils ne savent plus où se poser. À hauteur de visage, les pains en tous genres nous font de l’œil, exposés comme des œuvres d’art. Pourquoi se contenter d’une simple baguette quand mille autres formes et textures s’offrent à nous ? Des pains ronds, longs, en couronnes, en épis, des boules, des miches, des tressés, des marguerites… Certains sont farinés et ornés de motifs délicats. Ils sont si beaux qu’on hésiterait presque à les entamer. On les garderait volontiers pour la décoration d’une cuisine rêvée.
Mais inévitablement, le regard glisse vers le bas, happé par une explosion de couleurs. Rouge, rose, vert, marron, jaune, noir, blanc, parfois même bleu : un véritable arc-en-ciel s’étale sous nos yeux. Il faut une volonté d’acier pour ne pas succomber lorsqu’on entre dans une boulangerie-pâtisserie. On s’approche. On scrute. Mon péché mignon ? Une barquette au marron. Si mes yeux en croisent une, c’est une défaite assurée. Gourmandise, quand tu nous tiens…
Pour vous, ce sera peut-être un mille-feuille, une tarte citron, un éclair, une religieuse, une petite tartelette aux fruits ou un opéra. Il y en a pour tous les goûts, pour toutes les âmes — au point qu’on frôle l’indécision totale. Chacun de ces desserts semble conçu pour déclencher l’envie, créer la faim. Les fruits brillants paraissent légers et frais, les fonds de tarte croustillants et la pâte à choux, dorée comme un matin d’été. Quant aux mousses, elles semblent flotter dans l’espace, aériennes, presque irréelles, comme descendues d’un paradis sensoriel où la gravité ne s’impose pas. Le chocolat s’y décline sous toutes ses formes : ganaches, mousses, glaçages, crèmes… Oui, comme disait ma mère, on entrerait dans une boulangerie-pâtisserie « juste pour le plaisir des yeux ».
Je n’évoquerai même pas l’autre côté de la vitrine — celui des viennoiseries, des sandwiches et des quiches. Ils méritent un billet à eux seuls. J’y reviendrai, c’est promis.
Aux États-Unis, rien ne s’approche de cette magie visuelle, hormis l’occasionnel PAUL — lorsqu’il existe — ou la rare boulangerie française, souvent peu fournie en pâtisseries. Le pain y est bon, les viennoiseries correctes, mais au-delà ? Peu de choses. Comme tant d’autres expatriés, je me languis. Et j’attends l’été avec impatience, pour retrouver les vitrines de France.
Bien sûr, il reste la possibilité de se mettre aux fourneaux. Mais le résultat, aussi honorable soit-il, ne parvient jamais à égaler l’expérience originelle. Alors, pour pallier, lorsque l’insomnie me guette, au lieu de compter les moutons, je fais le tour imaginaire de mes deux boulangeries-pâtisseries préférées. Je visualise leurs vitrines. J’essaie de me souvenir de chaque détail. Cela ne m’aide pas toujours à dormir, mais rêver les yeux ouverts est déjà un doux refuge.
Alors vous, heureux veinards qui avez tout cela à portée de regard… Demain, en allant chercher votre pain, arrêtez-vous une seconde. Offrez-vous ce plaisir simple, ce moment d’émerveillement. Et pensez à nous, ceux d’ailleurs, qui vivent loin de cette vision. Lointains, mais toujours fidèles à cette beauté qui nous manque tant.


