
Ces volets, je les vois partout en France — ou presque. Dans les maisons anciennes, dans les villages, le long des ruelles étroites. Ils se font plus rares dans les immeubles récents, remplacés par les volets roulants électriques. Quelle tristesse sonore… Le ronronnement feutré des moteurs a effacé le crissement caractéristique des vieux volets en bois. Ici, aux États-Unis, les volets extérieurs relèvent de l’exception — parfois même de l’exotisme. Encore une de ces différences culturelles, discrètes mais révélatrices.
Fermez les yeux : vous pouvez les voir. Marron foncé ou clair, parfois presque rouge selon la teinte ou le vernis. Et lorsque le hasard les pare de pastel — verts, bleus, lilas — c’est un ravissement. Parfois, ils incarnent même le patrimoine local : qui ne visualise cette maison de Provence flanquée de volets turquoise, à l’ombre d’un figuier ?
Fermez les yeux encore. Maintenant, vous pouvez les entendre. Ça grince. Vous marchez doucement vers la boulangerie, ou plus vivement vers le travail. Vous rentrez, ou sortez promener le chien avant la nuit. Et soudain, ce grincement strident vous arrête, vous fait tourner la tête. On se dit qu’il serait temps de graisser les charnières… Parfois, le bruit est bref et sec. D’autres fois, il s’étire lentement, comme la démarche hésitante d’un centenaire.
Ce bruit, je le trouve précieux. Il nous ancre dans une réalité partagée — celle d’un quartier, d’un voisinage. Il nous sort de nous-mêmes et nous rappelle l’autre. Et l’autre, il est important de ne jamais l’oublier, même à travers quelque chose d’aussi banal que le son d’un volet qu’on ferme.
Ce son, sans tomber dans le commérage, suscite mille petites interprétations : « Tiens, ils ont fermé tard hier, sans doute une soirée entre amis » ; « Ce matin, c’est grasse matinée chez les voisins » ; « Tout est fermé, ils ont dû partir en vacances… »
Je me souviendrai toujours de nos voisins à la campagne. L’hiver, c’était la fumée de la cheminée qui signalait notre présence. L’été, l’ouverture des volets — discrète mais significative — révélait que la maison retrouvait ses habitants. Il y avait là une forme de bienveillance silencieuse, un souci de l’autre sans intrusion.
Alors oui, merci à tous ces volets. Parce qu’en plus d’être beaux — de jour comme de nuit — ils sont les messagers du quotidien. Ils disent sans parler, ils relient sans envahir. Ils nous rappellent que derrière chaque mur, il y a une vie.