
Je ne pense pas exagérer en affirmant que pour la plupart des expatriés, il existe un plaisir tout simple : celui d’entendre sa langue maternelle. Comme un retour à un réflexe intime, instinctif, presque primitif.
Il m’arrive parfois, aux États-Unis, de capter quelques mots de français au détour d’une rue, dans un restaurant, dans une file d’attente. Alors je m’arrête. Mon oreille se tend, mon esprit réclame une seconde de confirmation : ai-je bien entendu ? S’ensuit presque toujours une sensation douce, rassurante, comme un baume. Et un sourire discret se dessine. Si le cœur est léger ce jour-là, cela peut même réchauffer. Dans le cas contraire, un pincement au cœur surgit. Un vide — léger mais réel.
Il y a une forme de délectation à entendre parler sa langue, surtout quand elle se fait rare. Heureusement, nous sommes en 2021, et en un clic, je peux accéder à mes radios préférées, mes podcasts, mes programmes télé. Merci, la technologie.
Je me souviens de l’époque où j’habitais en France. Les publicités me semblaient insupportables — à la radio, à la télé, je changeais immédiatement de station. Il n’en est plus rien. Aujourd’hui, c’est presque mon petit plaisir coupable : écouter les pubs pour capter un instant de quotidien français. Découvrir les tendances, les promotions insensées des supermarchés, les bons plans locaux… Je l’avoue : tout cela n’est qu’un prétexte pour entendre parler français.
Je vous vois d’ici, vous qui êtes en France, penser : « Quelle folie ! Ils nous assomment avec leurs pubs. » Votre rêve : un monde sans interruptions publicitaires. Mon rêve à moi ? Entendre parler français — quel que soit le prix à payer. La vie est parfois injustement agencée.
L’absence de ma langue dans mon quotidien creuse un vrai manque. Croyez-le ou non, mais je sens mon français s’éroder. Et cette érosion, je la ressens comme celle d’une part de mon identité.
Chaque été, lors de mes visites en France, je fais face à une réalité douloureuse. Je cherche mes mots, j’enchaîne les phrases en franglais, mon vocabulaire semble s’appauvrir. Ma famille et mes amis s’en amusent, certains pensent que je joue un rôle. Mais la vérité est autre — plus intime, plus vulnérable — et elle blesse.
On m’a déjà demandé d’où je venais. On m’a déjà glissé, avec condescendance : « Vous parlez très bien français », comme si j’étais étrangère. Sans commentaire. Juste une petite partie de moi qui s’effrite.
Chaque été, je suis dépassée : les mots ont changé, les expressions évolué. L’argot se transforme, les références culturelles m’échappent. Je n’ai plus les codes. Il y a quelques années, j’entendais partout : « Mais ça c’était avant ». Je fronçais les sourcils : avant quoi ? Sans télé française, difficile de suivre. Et parfois, mes deux copines m’annoncent avec naturel : « Il n’a pas ken depuis deux ans ! » Je suis désemparée — non pour le garçon en question — mais parce que je ne comprends rien.
La maîtrise d’une langue unit. Sans elle, on reste un peu en dehors. C’est pourquoi, à chaque fois que j’entends parler français, je suis apaisée. Parce que comprendre, c’est appartenir encore un peu.