Dans les allées d’immeubles

A vous tous les français qui faites cette expérience au quotidien, bande de petits veinards ! Profitez-en à pleines narines ! 

Je retourne à mes allées… mais promis, c’est la dernière fois. Qui n’a jamais vécu cette extraordinaire expérience olfactive dans un immeuble français ? Vous voyez très bien de quoi je parle. C’est l’hiver, de préférence. Le travail est fini, le quotidien mis de côté pour une petite trêve bien méritée. On pousse la porte d’entrée, direction les escaliers — ou l’ascenseur. Peu importe le chemin, c’est vers notre havre de paix que l’on se dirige.

Mais avant d’y parvenir, nous allons traverser mille et un paliers olfactifs, tous concentrés dans les quelques mètres de cette montée. Si l’on prend l’ascenseur, il faut être rapide : une grande inspiration et le temps se suspend. Si l’on choisit les escaliers, alors, c’est l’occasion de ralentir. D’étirer ce moment. De prendre pleinement part à ce ballet invisible. Après tout, la journée est longue et le corps fatigué. Rien ne presse.

Au premier étage, Madame Cervinier prépare son bœuf bourguignon. Impossible de se tromper : vin rouge, viande fondante, carottes. Plus haut, chez Madame Lenoir, la cocotte a dû être mise à feu dès le milieu d’après-midi. Ça a commencé par le beurre et les oignons, puis les lardons, et enfin la viande, les légumes, le vin… On imagine les odeurs envahir peu à peu la cuisine, franchir les portes, se glisser dans le couloir, jusqu’à la cage d’escalier ou l’ascenseur.

Au deuxième étage, c’est une tout autre ambiance. Une fragrance douce, sucrée. Appartement 22 : un gâteau, sans doute un cake. On ne saurait dire lequel, mais le moule chauffe dans le four. La pâte se lève, la croûte dorée se forme. L’odeur donne des idées… Pourquoi pas, ce week-end, enfin tenter ce fameux gâteau à la crème de marron ?

Troisième étage : rien. Silence du nez. C’est une déception, presque une rupture dans cette promenade sensorielle.

Au quatrième, ça ne peut être autre chose : raclette. L’odeur puissante, le fromage fondu, presque agressif, mais terriblement efficace. On devine les fenêtres qui resteront ouvertes tard, les draps qui en conserveront l’empreinte pendant deux jours. Mais dans l’imaginaire, ce fromage jauni, puis grillé, aux bulles sur la surface, est un appel à l’abandon : un plaisir franc, charnel, presque sauvage.

Cinquième étage : couscous. Semoule légère, légumes fondants, viande parfumée. Une association parfaite. Une odeur douce et ronde qui réconforte, qui murmure « bienvenue ».

Enfin, le six. Le chiffre s’affiche en rouge, le ding retentit, les portes s’ouvrent. La rêverie se dissipe, mais l’appétit est éveillé. On est prêt à cuisiner, à s’attabler, à replonger dans ces arômes — peut-être même à s’inspirer de cette montée pour le dîner du soir.

Car la France, c’est aussi cela : une France des foyers, des cuisines où se jouent chaque jour des partitions culinaires qui n’ont rien à envier aux grandes maisons. Une cuisine pour nourrir, oui. Mais surtout une cuisine pour rassembler, pour raconter, pour aimer. Et dans ce hall d’immeuble, au cœur de l’hiver, ce sont tous ces plats du quotidien qui nous offrent, en silence, un peu de répit. Un peu de réconfort.

Laisser un commentaire